Sujets de société
Nous aurions pu écrire ce texte
«Notre Société est fracturée mais jamais cette réalité n’a été aussi aiguë.
Le premier fossé entre les citoyens et l’Etat, c’est celui que creuse la loi par une complexité croissante, qui met sa compréhension hors de portée de l’individu.
La conséquence : les administrés méconnaissent leurs droits, en mesurent mal la portée et ont souvent du mal à les respecter. Face à eux, les fonctionnaires peinent à appliquer la loi et à comprendre la finalité de leurs actions, se considèrent comme de simples pions dans un système qui les dépasse et leur impose sa force d'inertie, et cèdent à la tentation d'une application des textes "plus formelle qu'humaine".
Cette rupture est accentuée par l'agressivité ou la violence, qui prennent peu à peu le pas sur le respect de l'autre. Des deux côtés, un sentiment de fragilité et d’isolement qui ne laisse en partage que la souffrance.
A cet éloignement s’ajoute l'impression pour le citoyen d'être "ballotté" par d'incessants changements censés l'avantager mais qui lui semblent toujours à son détriment.
Ainsi la réorganisation d'Electricité et de Gaz de France (EDF, GDF) au nom de l'ouverture à la concurrence a débouché pour l'usager sur "un recul qualitatif de l'offre de services", voire sur des préjudices.
L'impact de la crise est venu aggraver la situation, accroissant le contraste entre la richesse collective de la France et la situation des moins favorisés. Jamais le risque de basculer dans la précarité n'a semblé si grand à autant de nos concitoyens."
Trop distendu le filet social qui doit atténuer les chocs en vient à infliger des blessures supplémentaires à ceux qu’il est censé aider. Se pose donc la nécessité d’une réflexion approfondie sur les politiques de solidarité, leurs effets sur le comportement, la socialisation et le vécu.
Finalement, notre système dans son ensemble se fragilise d’année en année. L’époque où le vivre ensemble se fondait sur l’existence des règles communes, sur des autorités de proximité les faisant respecter et sur des citoyens qui les connaissaient et y adhéraient semble révolue.
Les espérances collectives ont cédé la place aux inquiétudes collectives et aux émotions médiatiques.
La reconstruction du vivre ensemble ne pourra se faire sans offrir à chacun une place au sein du collectif, indépendamment de sa valeur sur le marché du travail, une place où son utilité d’être social soit affirmée et sa dignité d’être humain respectée.
Le doute exprimé par nos concitoyens envers leurs institutions appelle une réponse forte. L'excellence et l'exemplarité de l'action et des acteurs publics sont seuls susceptibles de reconstruire une confiance qui fait aujourd'hui tant défaut. Le politique, au cœur d’importants conflits d’intérêts, peine à convaincre de son impartialité, il n’est plus perçu comme le recours contre les injustices, parfois accusé d’aggraver ces injustices et non plus de les corriger. La loi n’apparaît plus comme le bouclier du plus faible contre le plus fort, mais comme une nouvelle arme aux mains du plus fort pour asseoir sa domination contre le plus faible.
La politique doit (re)faire les preuves de son efficacité d’abord. Sous couvert de principe de précaution, nous avons fini par entretenir l’illusion d’une société sans risque. Le politique doit répondre, en s’interrogeant d’abord sur la finalité, l’efficacité et la lisibilité de son action et en y associant les citoyens. Le temps d’écoute ne produit pas de richesses immédiates mais il produit du sens ».
Ce texte émane du Médiateur de la République
Créée en 1973, l’institution du Médiateur de la République est une autorité indépendante qui met gracieusement ses compétences au service des citoyens, pour améliorer leurs relations avec l’Administration et les services publiques.
Jean Paul Delevoye est médiateur de la République. Il a été ministre sous le Gouvernement Raffarin.



